SOURDS-MUETS
- Il est sourd et muet et voilà, c’est comme ça !
- Il est muet parce qu’il est sourd. Il n’entend pas parler, alors il ne parle pas non plus : vous qui n’entendez pas régulièrement parler chinois, cela vous arrive-t-il de parler spontanément chinois face à un asiatique ou de regarder un film chinois en V.O. en comprenant tout ???
- Il est sourd mais il peut apprendre à parler et à lire sur les lèvres pour communiquer afin de mieux s’intégrer dans la vie sociale.
Les sourds ne sont pas égaux face à l’apprentissage du langage articulé : Beaucoup de facteurs entrent en ligne de compte : le degré de surdité, la précocité du diagnostic et de la rééducation, l’investissement familial, la qualité de la voix, l’appareillage … Voilà pour les aspects simplement « techniques »
Il en est bien d’autres – qui ont à voir avec le regard posé sur cet enfant sourd par son entourage, par les médecins, par les enseignants, qui peuvent modifier radicalement le rapport de l’enfant sourd avec le langage articulé.
Le plus souvent au moment du diagnostic le langage des médecins se veut rassurant :
– Avec un “bon appareillage” et une “bonne rééducation” votre enfant sera comme les autres et pourra suivre une scolarité normale.
Il faut garder à l’esprit que la surdité est un handicap invisible et que les parents ne demandent qu’à adhérer à ce discours.
Apprendre le langage articulé peut aider le sourd dans les apprentissages de la lecture articulée et de l’écriture.
Mais qu’en est-il de l’accès au sens ?
Dés lors, sans reconnaissance implicite de leur identité de sourd et soumis à des attentes qui les dépassent, ils semblent incapables de se plier en toute sécurité aux contraintes que nécessite tout apprentissage.
– Prendre le risque de se retrouver face à quelque chose que l’on ne connaît pas encore.
– Oser faire des hypothèses et des tâtonnements à partir des acquisitions antérieures. Avoir et s’accorder le droit à l’erreur.
– Persévérer malgré les difficultés. (répéter, s’exercer, mémoriser…)
Eux, n’ont pas renoncé au sens mais s’en inventent un suivant les circonstances qui leur soit acceptable leur assurant une image de soi valorisante. Ce décalage entre l’image qu’ils donnent à voir et leur réalité intérieure ne leur permet pas de s’appuyer sur des règles permanentes pour asseoir des apprentissages plus… réalistes.
Enfants n’ayant eu aucun mode de communication dans leur famille (ni orale, ni langue des signes) et arrivant donc à l’école sans les acquis d’une langue maternelle:
Citons Danielle Bouvet :
“Lorsque le langage tarde à s’installer, l’enfant est non seulement privé de toute une activité de manipulations linguistiques développant son fonctionnement mental, il est aussi privé d’un support pour sa pensée.……
Il semble, en effet, que c’est en se constituant que l’enfant constitue son langage et que cette appropriation même du langage par l’enfant permet à ce dernier de se construire. L’enfant qui n’entend pas est donc dans une situation bien particulière…… »
C’est seulement parce qu’il n’entend pas qu’il ne peut pas s’approprier la langue parlée autour de lui. Cela ne signifie pas que cet enfant soit sans pensée, sans intelligence ni sans langage.”
Le neurologue américain, Oliver Sacks cite le cas d’une petite fille sourde profonde dont le premier bain de langage dans sa famille entendante a été la langue des signes: “ De toute évidence, elle ne voulait pas collectionner une série de faits isolés, mais discerner des liens, comprendre, accéder à un monde riche de sens et de significations. Rien ne me montra plus clairement comment le monde perceptuel peut se muer en un monde conceptuel : pour que cette mutation soit possible, il faut d’abord qu’un dialogue complexe soit mené avec les parents, puis que ce dialogue soit intériorisé par l’enfant sous la forme d’un » monologue » ou d’une pensée.
Françoise Dolto rejoint Oliver Sacks quand elle dit: “…Car ce que les êtres humains ont découvert avec le langage, c’est la création. L’être humain crée par le langage. C’est ça son extraordinaire valeur. Quand je dis langage, je ne parle pas seulement du langage verbal : je parle du langage mimique, gestuel, visuel, auditif, tactile, etc.…, de tout ce qui permet à un être de ne pas se sentir tout seul en découvrant et en sentant la façon dont un autre appréhende le monde.”
On comprend alors l’importance d’un langage dès la toute petite enfance et l’état de solitude de ceux qui n’y ont pas eu accès à cette période.
Demandons-nous ce qui se passe pour cet enfant sourd à l’âge de l’acquisition de la langue maternelle ? Nous citons ici Danielle Bouvet.
C’est seulement parce qu’il n’entend pas qu’il ne peut pas s’approprier la langue parlée autour de lui. Cela ne signifie pas que cet enfant soit sans pensée, sans intelligence ni sans langage.”
Le dialogue fait démarrer le langage, l’esprit, mais, une fois ce démarrage amorcé, nous développons une nouvelle faculté de « discours intérieur » qui est indispensable au développement intérieur de notre pensée…
C’est grâce au discours intérieur que l’enfant élabore ses propres concepts et significations; c’est grâce à ce discours qu’il bâtit son identité; et c’est à travers lui, enfin, qu’il construit son monde personnel.”
On comprend alors l’importance d’un langage dès la toute petite enfance et l’état de solitude de ceux qui n’y ont pas eu accès à cette période.
L’enfant sourd avec des parents sourds :(5% des cas d’après DB)
“ Ses parents lui apportent donc leur langue dans laquelle il ne connaît aucune entrave puisqu’il s’agit d’une langue visuelle. Le petit enfant sourd connaît alors un développement tout à fait harmonieux de son langage dans la mesure où il peut profiter sans restriction aucune du bain de langage et du plaisir d’être entendu
L’enfant sourd avec des parents entendants : (95% des cas d’après Danielle Bouvet )
“Il ne peut pas s’approprier la langue de sa mère, il ne peut pas acquérir sa langue maternelle. Pour lui n’existe ni le bain de langage ni non plus le plaisir d’être compris; car si l’enfant n’entend pas ce que sa mère lui dit, cette dernière ne comprend pas ce que son enfant voudrait lui dire.”
Beaucoup de parents d’enfants sourds n’en restent pas là et se donnent les moyens d’une communication plus ou moins satisfaisante avec leur enfant. Mais si cette communication est insuffisante et si elle engendre plus de frustration et de confusion chez la mère et chez l’enfant que de satisfaction, on voit poindre deux types de problèmes que nous retrouverons tout au long de la vie de ces enfants privés de langue maternelle: des difficultés d’ordre intellectuel et des difficultés d’ordre relationnel entraînant des troubles du comportement :
Le neurologue américain Oliver Sacks dit que “ sans langage, les êtres ne sont pas forcément inintelligents ou mentalement déficients, mais leur univers mental n’en est pas moins limité à une appréhension du monde étroite et immédiate.”
Tous ces enfants sont privés de l’accès au symbolisme. Au cours de leur scolarité, cet outil leur manque à tout instant: pour donner du sens à ce qu’ils parviennent à déchiffrer, pour comprendre le sens d’une opération mathématique, pour se représenter schématiquement les lieux, les espaces (utilisation des plans, des cartes), pour se repérer dans le temps, sur un calendrier, avec un agenda, pour parler de leur propre corps, pour se situer par rapport aux autres, par rapport à leur famille ou à leur époque. Dans toutes ces situations, ils ne se font pas de représentation mentale. (Pas d’évocation selon A. De La Garanderie)
Or, toutes les matières scolaires s’organisent au travers de ces notions de base. Si ces notions n’ont pas de mots (ou de signes) pour être pensées, parlées, communiquées, confrontées, elles restent dans la confusion et le non-sens.
Le langage nous permet de nous occuper des choses à distance, d’agir sur elles sans avoir à les toucher physiquement. D’abord, nous pouvons agir sur autrui ou sur les objets à travers autrui… Ensuite, nous pouvons manier les symboles comme jamais nous ne pouvons manipuler les objets qu’ils représentent, et découvrir ainsi des versions de la réalité inédites et même créatrices…
Nous pouvons juxtaposer des objets et des événements tout à fait séparés dans le temps et dans l’espace… si nous le désirons, nous pouvons, symboliquement mettre l’univers sens dessus dessous.”
Stella Baruk dit: “Si on ne peut dépasser la sensation, si elle ne produit aucune formulation, on a ouï (ou vu) quelque chose, mais qui ne renvoie à aucun fait de langue, alors la chose entendue (ou vue) reste muette pour l’entendement”
Cette privation à l’âge où le cerveau s’organise a des conséquences incalculables.
“Encore faut-il avoir accès au sens, dit aussi Stella Baruk.
Mais, si cet accès est interdit, si l’entendement s’est mis en souffrance, il n’y a plus que le seul recours au magique.
Recours qui met l’élève face à d’intenses contradictions dont l’une au moins se trouve dans l’abandon à la fois consenti et subi de la faculté de penser. Abandon qui ne se fait pas de plein gré, l’esprit ayant dans l’enfance et l’adolescence la même propension et le même plaisir à se mouvoir que le corps. Mais si les charges sont imposées au corps, son plaisir à se mouvoir peut diminuer jusqu’à « préférer » l’immobilité.”
Et ceci, le renoncement au sens correspond à ce que j’ai pu constaté moi-même et à ce que je décris chez plusieurs de mes élèves dans d’autres articles
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