1989 après deux années de classe-restaurant :
Nous avons commencé à envisager l’avenir de ces adultes en devenir…
Nous avons connu des moments difficiles.
La première année, nous avons été surpris et déçus de constater que les élèves ne partageaient pas notre enthousiasme. Il nous a fallu admettre que ce projet, c’était le nôtre et pas le leur. Pour qu’ils puissent se l’approprier, il nous aura été nécessaire de renoncer en particulier à notre réussite personnelle à travers ce projet.
Et dans notre naïveté, nous n’avions pas réalisé que ce mode de travail hors circuit scolaire, allait mettre ces élèves un peu brutalement face à leur échec. Nous avions imaginé qu’ils seraient globalement contents de n’être plus confrontés quotidiennement à des tâches scolaires fastidieuses et souvent irréalisables pour eux.
Mais il n’en a rien été : très vite, ils ont réclamé des devoirs classiques, des leçons à étudier. J’avais mis en place un système de fiches individuelles dans toutes les matières et certains d’entre eux ont travaillé cette année là comme jamais auparavant, sans contrainte. C’était dans le domaine où nous n’attendions plus de résultats que nous avons eu le plus de bonnes surprises pendant les six premiers mois.
Dés la fin du premier trimestre, certains ont manifesté un rejet important pour les activités du restaurant. Ils vivaient cette expérience comme une mise à l’écart dans une voie de garage et la question pouvait se poser. Concrètement, avec notre belle expérience pédagogique, vers quelles formations, quels débouchés les conduisions-nous ?
Pour eux, ce n’était pas une expérience, c’était leur vie. Et il se demandaient comment ils avaient pu en arriver là.
Peu à peu, nous avons compris que les systèmes d’évaluation en vigueur jusqu’alors dans le cycle primaire permettaient difficilement aux jeunes et à leur famille de se faire une opinion réaliste sur l’état de leurs connaissances et de leur compétences. Nos tests avaient toujours été faits sur mesure pour éviter à l’enfant d’avoir à se confronter à une situation d’échec manifeste; nos appréciations étaient encourageantes et mesuraient davantage la bonne volonté que la réalité des progrès accomplis.
Ainsi, Daniel avait maintenant 13 ans, ne savait ni lire ni écrire, mais il considérait qu’étant à l’école depuis l’âge de trois ans, il avait le droit d’entrer en 6ème.
Nous avons alors défini une feuille de route :
- Aider nos élèves à se connaître eux-mêmes en leur proposant des grilles d’évaluation plus précises.
- Leur permettre de se situer dans la population scolaire générale et dans la grille de l’éducation nationale.
- Leur permettre de faire des stages de contacts en milieu professionnel
- Les aider connaître leurs goûts, leurs compétences
- A choisir un métier.
- À comprendre les réalités du monde du travail.
Nous avions aussi à travailler dans l’institution sur la place des élèves en difficulté (échec scolaire et/ou troubles du comportement).
La première année on a nommé cette classe classe coopérative. Mais dans l’esprit de beaucoup d’adultes, cela restait une “classe poubelle” dont l’objectif était peu ou prou de neutraliser les comportements anarchiques.
Jusqu’à présent dans l’école, le cap avec les grilles d’évaluation avait globalement été maintenu. Les classes existaient, les programmes étaient suivis. (Grilles / prison ?)
Pour certains élèves, le décalage était considérable : soit un niveau scolaire sans commune mesure avec celui demandé par le niveau de cette classe, soit un comportement trop inadapté.
Il faudra bien envisager des solutions alternatives, non seulement dans notre école, mais aussi pour l’ensemble de la population des jeunes sourds dont un pourcentage trop important se trouve marginalisé au sein même de sa propre marginalisation.
REGARD
Toutes ces approches peuvent n’être que des ficelles, des tuyaux, des bons plans. Il y faut autre chose : un travail sur son propre regard.
Mon regard peut juger : il évalue, il a honte pour l’enfant, il y voit du dérisoire, du ridicule, il est choqué.
Mon regard peut dire mon impuissance, mon incompréhension, mon désarroi, mon impatience, mes doutes, ma colère, ma peur.
Mon regard peut traduire aussi mon indifférence, mon ennui, mon envie d’être ailleurs.
Les regards que je porte sur eux me concernent. Si je prends conscience de mes regards, je les accueille : ils sont miens, ils sont ce que je peux être en cet instant. Je ne les juge pas, je ne me juge pas moi même.
C’est un premier pas… qui sera suivi d’un second, d’un troisième et ainsi de suite. C’est un cheminement qui jamais ne s’arrête.
Et peu à peu, dans l’acceptation de moi-même, s’inscrit imperceptiblement l’acceptation de l’autre. Mon regard se modifie : il se pose sur chaque enfant et y recueille comme une goutte de rosée chaque petite victoire :
Anne qui vit dans son monde et ne tient jamais compte des autres, a ramassé la gomme de Lys.. Laure, qui refuse tout travail depuis la rentrée s’est levée pour expliquer un exercice à Matthieu.
Lys, hémiplégique a noué ses souliers, seule, pour la première fois…
Et pour terminer, je cite encore Françoise Dolto
Le seul péché est de ne pas se risquer pour vivre son désir
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