Portrait Alain

Alain, élève au CESDA de Toulouse en 1986 et 1987 dans la classe coopérative qui s’occupe du restaurant :

1986 septembre

Alain est un adolescent en échec scolaire qui ne manque pas d’initiative…. C’est un garçon dont la mère s’est beaucoup occupé. Elle est institutrice et pendant des années, son fils a été intégré dans sa classe et/ou dans la même école. Pour Alain, il est vital d’avoir l’air de comprendre. Il répond souvent aux questions qu’on lui pose avec une assurance dans l’erreur plutôt déroutante pour l’interlocuteur. Bien sûr, ce jeu d’apparences est devenu au fil des années et de la scolarité un poids pour la mère comme pour le fils. Son placement en institution spécialisée à l’âge de 13 ans a été pour ses parents un constat d’échec mais aussi un soulagement. L’échec est projeté sur l’institution et sur la Langue des Signes, mère de tous les vices. Quant au soulagement, il s’est traduit par un abandon de plus en plus prononcé de Alain par ses parents. A 16 ans il vit chez son frère de 19 ans et sa jeune femme enceinte, tous deux étudiants. Indésirable à l’intérieur de ce jeune couple ayant légitimement d’autres priorités que ce frère à prendre en charge, il est souvent seul et livré à lui-même. Il est fier de sa liberté et n’ose jamais dire à quel point il souffre de la solitude. 

Fugues et mensonges sont les principales variations de son comportement de fuite. Il ment beaucoup pour avoir l’air vis à vis des autres et aussi vis à vis de lui-même. Par exemple il raconte des vacances en Chine avec son frère : son récit est documenté et cohérent et on se prend à rêver avec lui. 

Alain raconte… Je suis allé en Chine pendant les vacances. J’ai pris l’avion. C’est très long. Je suis allé à Canton au bord de la mer. J’ai dormi sur une natte, mangé avec des baguettes du riz, et d’autres aliments très forts.
Du monde dans les rues: des voitures et des vélos, mais pas de moto. 

12h – La mère d’Alain vient chercher son fils en classe.
…Oui, mon fils a passé de bonnes vacances…Non, il n’a pas beaucoup bougé, mais il a travaillé dans un garage et il en a été très content…
Est-il vrai que Alain ment ? L’an dernier, dans une autre classe, il a passé une matinée dans une posture yoga, à genoux, le front posé sur le sol. A côté de lui, une affichette: 

“Pas toucher: Chine”
Il est curieux et sensible à ce qui se passe dans le monde. Il se sent concerné par les luttes pour la liberté, par la protection de l’environnement. Il propose souvent des solutions personnelles assez terroristes.
Il a d’importants problèmes avec la Loi . Qui semble faite pour être détournée et celui qui y réussit fait preuve d’intelligence. Je me demande souvent si son sourire plein de suffisance est un masque ou s’il manque totalement de sens moral. (tricher, voler, frapper sa mère, faire des faux…) 

Alain est le premier de la classe à partir en stage. D’abord il s’est senti plus fort que les autres qui n’y allaient pas. Mais il a eu des difficultés à considérer qu’en fin de stage, s’il choisissait le métier correspondant, alors commencerait seulement l’apprentissage. Pour lui qui croyait tout savoir avant même de commencer à apprendre, il y avait là une situation inconfortable. Ses capacités manuelles sont réelles : il peut avoir du goût et de l’initiative et il est très minutieux.

1987 septembre 
Il arrive avec le bras gauche dans le plâtre. En avril 87, il était venu à l’essai dans ma classe. Trois semaines après son arrivée, il avait, suite à une bagarre, soutenu que son bras gauche était cassé. Il semblait souffrir beaucoup : ambulance, hôpital, radio… Résultat: rien. Pas même un bleu.
Pendant l’année scolaire suivante et dans une autre classe, il a toujours des histoires d’accident, d’hôpital, inventées de toute pièce.
Et voilà que trois semaines après son retour dans ma classe, il arrive avec le bras gauche vraiment cassé. “Ah! tu as réussi cette fois! ” Cependant, il est très calme et participe à toutes les activités comme si de rien était. A la cuisine où nous avions à confectionner un dessert, je me suis retenue dix fois de lui dire d’arrêter de s’occuper de la noix de coco avec un seul bras. C’est comme si je l’entendais dire: “tu vois, il faut me prendre au sérieux.”
Après tout peu importe la réalité qu’il s’invente (à condition cependant qu’il ne se casse pas en mille morceaux…) Peut-il accepter de se brancher sur la réalité commune à tous ?
En classe, Alain fait peu d’apprentissages:
– Ou bien il pense qu’il ne peut pas parce que c’est trop difficile
– Ou bien il dit qu’il sait déjà et ce n’est donc pas la peine d’apprendre. 

Pour apprendre, il faut reconnaître qu’on ne sait pas et il n’a pas assez de sécurité intérieure pour accepter cette situation. Pour lui, fils d’institutrice, on dirait que ne pas savoir, c’est être nul. C’est une difficulté importante qui l’empêche de progresser dans les apprentissages intellectuels comme dans les apprentissages pratiques. Il vient à l’école en dilettante; on dirait qu’il ne se sent pas concerné. Il a l’air abattu face à la moindre tâche. Cependant, dés qu’il a commencé, il peut s’en acquitter. Il fait les choses pour nous faire plaisir ou parce qu’on l’y encourage comme on le ferait pour un petit garçon, mais j’ai rarement l’impression qu’il trouve un intérêt pour lui-même dans le travail. Il ment moins, notamment avec les adultes, mais surtout il sait qu’il ment, il m’écrit des petits messages, dont celui-ci: “Moi faux vrai”
Ce qui veut dire: “ c’est vrai que je mens…”

A la fin de ces deux années scolaires, son père a souhaité qu’il entre en apprentissage à temps plein plutôt que de perdre encore son temps à l’école. Ce qui fut fait. 

Sa participation à la classe restaurant pendant ces deux années lui a permis d’approcher l’état adulte et il a appris un métier.

 

 

 

 

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