Portrait Marc

Marc, élève au CESDA de Toulouse en 1986 et 1987 dans la classe coopérative qui s’occupe du restaurant :

Marc 13 ans; son visage rond de bébé de 15 mois dément à chaque instant son entrée dans l’adolescence. Il est continuellement en déplacement, rarement là où on l’attend, jamais là où il doit être. Il est lui-même un véhicule, dans un véhicule : il surveille ses rétroviseurs, met ses clignotants, déboîte, se gare, évite les accidents… c’est un parfait conducteur dans les couloirs de l’école, en récréation, dans les rues. Quand il ne se déplace pas, ses mains s’agitent : vider sa trousse, la répandre sur sa table et par terre, ramasser, jeter, déboucher les stylos, les reboucher, répandre l’encre, nettoyer, bricoler, démonter, remonter … et surtout réparer ce qui n’est pas cassé, ranger d’une autre façon ce qui est déjà rangé. Il agit rapidement, en toute circonstance, avant que l’entourage n’ait eu le temps de réagir.

Il mange de tout : du papier, des feuilles d’arbre, des déchets d’assiette, mais à table, il est plutôt difficile. Cependant, il est capable d’ingurgiter de grandes quantités de ce qu’il aime. Pendant plusieurs mois, il est allé discrètement dans une boutique voisine de l’école et s’est acheté des provisions : Coca-Cola, camembert, pommes-chips, les faisant inscrire sur le compte de l’école. En général, il soigne son look, du moins pour certains détails : attaché-case, parfum à outrance, gel dans les cheveux, chaussures de ville, pas du tout le style “jean-basket” mais plutôt “mauvais chic-bon genre”. Il est anachronique.

Et voilà cet enfant que je ne peux décrire que par quelques traits furtifs et anecdotiques tant il m’échappe et je crois comprendre que son propos c’est de s’échapper. Marc est un enfant unique très entouré par ses parents et grands parents. Jusqu’en CE2 il a été intégré à l’école primaire et accompagné par sa mère : tous les soirs après l’école il travaillait deux heures de plus (devoirs et autres). Les relations entre la mère et le fils sont devenues trop tendues. Le placement dans une école spécialisée fut un soulagement pour tous. Il avait 10 ans. Les bilans scolaires réalisés d’année en année par l’institution ont révélé l’absence d’acquisitions scolaires à partir de cette période et ont souligné son comportement fuyant.

En fait, il n’aime pas du tout être dans une école pour enfants sourds, Lui-même ne se comporte pas comme un sourd. Il est d’ailleurs difficile d’évaluer son niveau d’audition. Quand la nécessité le pousse, il est capable d’être très sourd, mais parfois il comprend tout (même au delà de ce qu’on a pu dire).
Il aime communiquer avec les adultes et avec les entendants, il discute avec le ton, le rythme, l’intonation, il est souvent très courtois : il parle de la pluie et du beau temps, demande des nouvelles de la famille. Il parle rarement de lui-même, il invente avec beaucoup de conviction et il est difficile de démêler le vrai du faux, il arrange tout, il invente des mots incompréhensibles quand il se sent coincé dans une de ses fables et retombe toujours sur ses pieds. Beaucoup de gens l’évitent, le trouvant exaspérant. Il semble le savoir mais essaie néanmoins de briser la glace.

La communication avec ses pairs est difficile. Il utilise la Langue des Signes mais reste étranger à ce monde. Il est taquin et exaspérant avec les autres qui lui rendent coup sur coup. Il endosse souvent le rôle de victime bien qu’on ne le prenne jamais sur le fait tant il est rapide et capable d’afficher à la seconde un air d’innocence bafouée très déconcertant. Il est souvent désigné par tous, même par les adultes comme fauteur de troubles : larcins, casses, bagarres, désordres, c’est parfois vrai mais pas toujours. Il embrouille tout. Par exemple on compte l’argent de notre caisse-restaurant : on classe la monnaie, on fait des tas : Marc s’en mêle : en quelques secondes, il a défait les tas, rangé autrement, fait tomber les pièces … tout est chamboulé. A la fin il manque de l’argent, personne n’a rien vu, lui n’a rien dans les poches et cherche fébrilement les pièces disparues… magie!

Il est un parfait bouc-émissaire. Il a parfois été la victime de véritables cabales : ainsi deux élèves de la classe ont volé de l’argent dans la caisse et l’ont placé dans sa trousse afin de le faire punir. Il est devenu peu à peu agressif avec certains plus petits devenus ses victimes.

En séance orthophonie, il se tient généralement sous la table. Il s’invente des personnages.
Il parle de son cousin d’Amérique et lui “téléphone” fréquemment depuis les postes de l’école. Il casse souvent ses appareils auditifs, ou il les perd, ou il les jette par la fenêtre, ou il échange… Ce qui le caractérise principalement, c’est sa capacité à échapper aux contraintes et son esprit d’initiative.
Marc diffère grandement du groupe pour lequel le projet a vu le jour. Il apporte toute son invention mais engendre chez les jeunes comme chez les adultes du groupe un sentiment permanent d’insécurité.

Difficile avec Marc,  il ne veut rien prendre au sérieux : L’organisation de la classe devrait lui permettre de faire des choix sans qu’il ait constamment à transgresser. Or pour l’instant, il semble que la transgression soit ce qui compte le plus pour lui. Il ne fait pas de liens à l’intérieur des activités. Il ne se sent pas concerné. Même un objectif proche lui échappe. En classe, il utilise la plus grande partie de son énergie et de son temps à échapper au travail et aux contraintes : essayer de faire autre chose que ce qui est demandé fait partie de ses stratégies : écrire s’il faut lire ou réciproquement, ranger plutôt que de faire une fiche, aider un autre élève quand il s’agit de recopier lui-même un texte. Il enferme ses devoirs dans son attaché-case et jette la clé dans les égouts. Ecrire lui est pénible : son poignet s’arrête presqu’à chaque lettre et hésite sur le sens de l’écriture. Il tape volontiers à la machine mais il ne construit pas de phrases : aucune nécessité ne le pousse à écrire car il trouve souvent un autre moyen de communiquer.  En mathématiques, face aux problèmes, il fonctionne plutôt à l’intuition – souvent bonne, mais il est peu capable d’expliquer comment il est arrivé au résultat. Pour faire de longues additions, il décompose, il trafique.
Il arrive rarement au résultat, mais s’en approche. Souvent au milieu d’une opération un peu longue, il oublie ce qu’il est en train de faire ou pourquoi il le fait. S’il calcule un itinéraire sur une carte, il a deux attitudes qui se croisent continuellement: il sait ce qu’il fait, voit les points de départ et d’arrivée, note point par point le kilométrage – en même temps, il suit d’autres routes et tout à coup il est perdu, il se demande où il est, puis il revient à la route principale. On pourrait croire qu’il déteste l’école et qu’il fait tout pour y échapper mais ce comportement se retrouve dans toutes ses activités : loisirs, sports, activités manuelles ou même pour regarder la télévision. L’amener à choisir une activité dont il a envie et à la réaliser jusqu’au bout est un tour de force. L’effort lui est très pénible. 

1990  Que va devenir Marc maintenant ? Trop jeune pour envisager une formation professionnelle, trop marginal pour être réintégré dans un cycle scolaire, trop sourd pour aller chez les entendants, trop entendant pour rester chez les sourds, il cumule sur sa personne toutes les interrogations concernant les enfants inadaptés.

Il est revenu deux ans plus tard à l’école toujours pimpant et a fait la leçon aux jeunes élèves qui faisaient des bêtises.

 

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