Anne élève au CESDA de Toulouse en 1986 et 1987 dans la classe coopérative qui s’occupe du restaurant :
Elle est arrivée dans cette classe au mois de septembre après la rentrée et contre l’avis unanime de l’ensemble de l’équipe éducative. De l’incohérence à propos de son admission. Ce problème ne date pas d’hier chez elle puisque, deuxième ou troisième enfant d’une mère isolée, elle a été très vite confiée (pour ne pas dire abandonnée) à une famille d’accueil. Non admise dans sa famille de naissance, elle a été cependant véritablement adoptée par sa famille d’accueil, mais elle a passé sa vie à jouer sur deux tableaux : se faire admettre et se faire rejeter.
Le défi est de taille et se pose dés le départ : l’institution serait la mauvaise mère rejetante, tandis que l’espace de la classe serait plutôt celui de la mère d’accueil adoptante. Anne est une antillaise de 15 ans, d’un solide gabarit et de fière allure. Sa personnalité, son humour et ses humeurs, son intelligence et sa culture modifieront profondément la vie de notre classe. Je me souviens avoir cheminé à ses côtés dans le couloir le jour de son arrivée à l’école : elle m’a toisée et m’a dit : “ toi grandi pas fini“ …
Après une année mouvementée mais fructueuse, Anne est orientée vers une section pré-professionnelle : L’intégration d’Anne dans cette section est un échec. Elle est renvoyée de presque tous les cours et son comportement se dégrade de jour en jour. (En cette période, elle dort avec un couteau sous l’oreiller.) L’ essai dure trois mois.
Puis elle revient dans la classe-restaurant. Elle cherche le conflit, la confrontation. Pour certaines choses, je peux vraiment compter sur elle. Anne est une richesse pour notre classe : elle est intègre et dans ce groupe c’est intéressant car elle donne un sens moral.
Sa curiosité est un plus pour tous.
Mais avec elle et Marc (dont le portrait est dans un autre article), j’ai l’impression d’être un funambule : je ne dois jamais m’arrêter sinon je tombe. Donc j’avance : je propose un travail, des questions, une recherche sans trop me préoccuper de savoir si le travail précédent a été fait; c’est la fuite en avant. Je m’appuie sur la curiosité des élèves et sur la sienne en particulier. Difficile dans nos conversations passionnantes sur la vie, la mort, l’évolution de l’homme, la naissance du langage, les femmes battues, la révolution en Roumanie… de donner aussi la parole et l’écoute aux autres enfants.
Difficile d’être vigilante tout le temps. A chaque heure passée sans trop de casse, je me dis: “Encore une heure de gagnée, voyons la suivante.”
Elle voudrait connaître ce qu’il y a de l’autre côté: “ Mettez-moi à la porte ! ”
De l’autre côté, il y a aussi la mort et elle en parle beaucoup : par exemple :
“ Ce n’est pas la peine de me soigner si je suis malade; c’est mieux de mourir.” Mourir oui, mais vieillir, souffrir ?
La situation se dégrade de jour en jour. Anne est submergée par sa violence et panique de lire la peur qu’elle inspire à beaucoup d’adultes. Elle ne craint plus personne : ni le Directeur ni les chefs de service ne lui en imposent. Elle ira même jusqu’à séquestrer la psychologue dans le placard de son bureau. Aussi son renvoi brutal de l’école n’est-il une surprise pour personne.
Je l’ai rencontrée quelques années plus tard belle jeune femme insolente et drôle, réconciliée avec elle-même.
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