CESDA Toulouse classe restaurant 1988 1989
Quelques pas vers l’acquisition de l’autonomie :
Septembre 1988 : Dominique l’éducatrice et moi, face à nos 7 élèves de l’année : “Rangez vos cahiers, nous allons ramasser des tomates chez Marie.”
Naïves, nous attendons quelques questions, mais ils sont là, le stylo en l’air, toujours patients envers les caprices des adultes. La participation à tous les niveaux de décision, ce sera difficile et long.
Nous revenons avec nos cageots de tomates.
L’après-midi fut bonne, mais nous attendons en vain la question: “Des tomates, pour quoi faire? ”
« Bien… nous allons les vendre » : nous dictons les tâches : des affiches pour la publicité, une table pour poser les tomates dans la cour de l’école, une balance pour les peser, des sacs pour les servir, une caisse pour l’argent… “ C’est quoi un kilo de tomates? Un kilo, oui je connais, j’ai appris cela à l’école, je l’ai même écrit sur mon cahier : les kilos et les grammes. Mais un kilo dans les mains, c’est comment ? ” On évalue, on soupèse, on compte.
“ Et le prix des tomates? 20F, 10F, 0F50… ” Allons, il faut aller voir dans les magasins du quartier. On part, le stylo à la main, oubliant qu’on sait à peine lire écrire ou compter. On revient, on compare, on discute et on décide d’un prix : ça y est la machine est lancée : les tomates se vendent très bien, les vendeurs sont formidables, les acheteurs aussi : ils donnent le compte rond car ils pensent que ces jeunes ne savent pas rendre la monnaie. C’est vrai mais il y a si longtemps qu’on fait tout à leur place… On ne va pas tout changer du jour au lendemain.
Maintenant tout est rangé, on a compté et recompté nos sous et nous attendons la question suivante: “De l’argent, pour quoi faire?”
Cela vient doucement : “Il faut le donner au directeur… ou à Marie car ce sont les tomates de son jardin. On en garde aussi pour nous…”
C’est long, très très long. Avec le livre de maths c’était beaucoup plus rapide : prix d’achat, prix de revient, bénéfice : quelques formules et ce serait déjà fini. Enfin nous payons notre producteur et nous sommes maintenant à la tête d’un bénéfice net de 35F. “Pour acheter des bonbons, disent les élèves ”
– “Et bien non, disent les grandes personnes, nous allons acheter de la farine, du lait et des œufs, nous ferons des crêpes, nous les vendrons et nous serons encore plus riches.- Ah bon! disent les élèves.”
Mardi 19 juin 1990, à la fin de deux années scolaires et de restaurant…
Nous sommes aux Saintes Marie de la Mer, c’est la première étape d’un voyage de trois jours que nous nous offrons avec les bénéfices de l’année.
Nous sommes venus de Toulouse en mini-bus. Avec ma coéquipière éducatrice, nous nous relayons au volant. Sylvie est copilote : elle s’ occupée du péage de l’autoroute. (kilométrages et tarifs repérés d’avance à l’aide du minitel.) Alain est responsable de cette partie du voyage. Il a écrit au syndicat d’initiative pour connaître les horaires et les tarifs des promenades en bateau en Camargue. Il a calculé le budget et a mis de côté, dans une enveloppe, l’argent nécessaire. Sur place, il s’ occupe de ce que le groupe arrive à l’heure, de trouver le port, le ponton, d’acheter les billets. Il est 17 heures : nous descendons du bateau, enchantés de la balade.
Nos élèves se dirigent tranquillement vers le mini-bus et s’y installent. Nous y montons et nous attendons, les élèves aussi attendent …
Tout le monde attend. La suite du programme prévoit de dîner ce soir au restaurant et de dormir à l’Auberge de Jeunesse.
Les habitudes sont puissantes : quand on est en groupe à l’école, il y a toujours un adulte qui décide et il suffit de se laisser porter.
Mais cette fois-ci, plus question de faire comme avec les tomates et de dicter la suite du programme. Et petit à petit, quelque chose se met en route. L’une a soif , elle se tourne vers les adultes en quête d’une solution qui ne vient pas. Alors elle se tourne vers les autres …
“On pourrait aller chercher de l’eau à l’Auberge de Jeunesse… et on pourrait aussi y déposer nos bagages avant d’aller se balader sur le port…
On pourrait louer des vélos et faire une ballade en Camargue…
Et le soir, on mangerait au restaurant. Alors le vélo, pas plus de deux heures pour qu’on ait le temps de bien choisir notre restaurant.”
Des idées, des projets, des désirs en adéquation avec les réalités de temps et d’argent, le respect des goûts et possibilités des uns et des autres.
Je mesure le chemin parcouru mais aussi la fragilité des progrès accomplis en deux ans.
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